Forum 2017 - Des nouvelles de Rabat

Le programme « Villes Sans Bidonvilles » dans l’agglomération Rabat-Salé.

Étude de cas sur une éradication des bidonvilles au pas de course au Maroc.

Par Guillaume Fournier (Sciences Po) et Roxane Foroughmand (Institut de Géo)

Le bidonville Sehb El Caïd de Salé non loin des villas en arrière-plan
Le bidonville Sehb El Caïd de Salé non loin des villas en arrière-plan

Salé. Nul besoin d’être un urbaniste chevronné pour comprendre que la « périphérie dortoir » de Rabat est en pleine mutation. L’on observe çà et là grues et camions qui s’activent autour des chantiers d’équipements urbains et des résidences de logements « moyen standing ».

 

 

         Initialement assez pauvre Salé s’organise autour d’un parc de logements composé à 60% de bidonvilles et habitats clandestins en dur et connait de facto un déficit en équipements urbains (réseaux d’eau ou d’électricité). Dès lors, s’entremêlent ici l’héritage populaire et le renouvellement urbanistique : alors que Sehb El Caïd jouxte les villas, le brouhaha des marchands ambulants du bidonville de Tabriquet se mêle aux sons du tramway fraichement installé depuis 2013. Continuant sa route, le piéton peut se retrouver nez à nez avec de vastes étendues de terrains sur lesquels s’accumulent les anciennes baraques réduites en tas de gravats.

 

 

Ces transformations urbaines et morphologiques ne concernent pas seulement Salé. Ces dernières années le développement des villes au Maroc se traduit principalement par des actions sur le logement avec, comme ambition majeure, l’éradication des bidonvilles qui occupent une place importante dans le contexte urbain du Royaume. Conséquence de l’exode rural, ces derniers ont proliféré au Maroc en raison de l’incapacité du gouvernement à répondre à l’explosion démographique des villes. Les échecs successifs des approches développées jusque dans les années 1990 et les enjeux sociaux, sanitaires et sécuritaires – devenus d’actualité après les attentats de Casablanca en 2003 – ont conduit le Royaume a lancé en 2004 le programme « Villes Sans Bidonvilles ».

 

Le marché ambulant longeant le bidonville de Tabriquet
Le marché ambulant longeant le bidonville de Tabriquet

Une approche sociale et intégrée

Contrairement aux politiques précédentes, très centralisées, la démarche de ce programme se veut plus sociale et intégrée. Elle se focalise sur trois mécanismes innovants : la coordination entre les différents acteurs, l’accompagnement social et la participation financière des bidonvillois. Le premier procédé sollicité repose sur la nécessité de mener une action coordonnée entre les acteurs. Ces derniers sont mis sur un pied d’égalité grâce à la contractualisation, qui définit le rôle de chaque intervenant du dispositif. La finalité consiste donc à créer une synergie entre les acteurs institutionnels et opérationnels. De son côté, l’accompagnement social suppose une meilleure prise en compte des populations bidonvilloises afin de mieux répondre à leurs attentes. C’est pourquoi il est d’usage pour les opérateurs d’y avoir recours en amont, pendant et en aval d’une opération. Pris en charge par l’Agence de Développement Sociale (ADS) mais aussi par des associations et des bureaux d’études, l’accompagnement social consiste à informer les populations, à les épauler dans leurs démarches administratives et financières, et à favoriser leur adaptation à un nouveau mode de vie. Enfin, une participation financière des bidonvillois est essentielle pour qu’ils puissent obtenir légalement un lot de terrain (dans le cadre d’une opération de recasement) ou un appartement (dans le cadre d’une opération de relogement). Pour cela, ces ménages modestes ont un accès facilité à des crédits logements plus ou moins adaptés à leur demande. Ainsi, ils peuvent avoir recours, en fonction de leur solvabilité, au microcrédit issu des organismes privés ou à des crédits subventionnés par l’État comme le Fogarim (Fonds de garantie des prêts ou logements pour les personnes à revenus irréguliers et modestes).

 

Pour réaliser un tel programme, des moyens financiers ont été mobilisés par un certain nombre de bailleurs de fonds (Union Européenne, Banque Mondiale ou encore l’Agence Française de Développement) et par le Royaume marocain qui a encouragé le recours au crédit des ménages modestes par les subventions et a créé un fonds dédié au programme : le Fond Solidarité Habitat et Intégration Urbaine (FSHIU), financé par une taxe sur le ciment et par des subventions du budget général de l’État. Par ailleurs, si l’accompagnement social et la participation financière permettent d’agir sur la demande de logement, il a fallu agir sur son offre. C’est pourquoi le programme s’appuie sur le partenariat public-privé dans la construction de logements ou la viabilisation des lots. Par exemple, l’État peut fournir un terrain à un promoteur immobilier qui sera chargé de construire des logements et de les vendre.

 

Ceci posé, trois modes d'intervention structurent le programme : le relogement, le recensement et la restructuration. Le premier consiste à fournir aux anciens bidonvilles un logement social subventionné à hauteur de 40 000 dirhams maximum par logement. En ce qui concerne le recensement - plus adapté aux populations bidonvilloises - l'Etat fournit un lot de terrains aux populations qui doivent le valoriser en auto-construction assistée. Enfin, la restructuration cherche à intégrer les anciens bidonvilles au tissu urbain en finançant une partie des travaux d'équipements en infrastructures (eau potable, électricité ou voirie).


Opération de recasement et de relogement à Sidi Moussa
Opération de recasement et de relogement à Sidi Moussa

Du bidonville à la « ville bidon »

Depuis le lancement du programme « Villes Sans Bidonvilles », 56 villes ont été déclarées « sans bidonvilles » sur les 85 concernées par le projet. Toutefois, ces chiffres dissimulent une réalité contrastée. Si les villes de tailles moyennes réussissent à éradiquer les baraques de leur territoire, les grandes villes peinent à atteindre leurs objectifs en la matière, en raison de la taille et du nombre de bidonvilles qu’elles englobent.

 

Aussi innovant et encourageant soit-il dans le contexte politique marocain, ce programme comporte de nombreuses limites. En attestent le rôle prépondérant du Ministère de l’Intérieur dans la gouvernance, les lacunes de l’accompagnement social liées à un encadrement institutionnel presque absent, les modes de financement et d’intervention peu adaptés à la population cible (si différenciée soit-elle) et le manque de foncier disponible dans les villes. Ainsi, le programme « Villes Sans Bidonvilles » ressemble plus à une course à l’éradication des bidonvilles plutôt qu’à une ambition de résoudre un problème social sous-jacent.

 

Ces limites sont perceptibles à Rabat où le foncier se fait rare, comme dans de nombreuses villes densément peuplées au Maroc. Souvent placés en centre-ville ou sur le front de mer, les terrains anciennement occupés par des baraques sont régulièrement réutilisés pour construire des équipements urbains ou des logements « haut et moyen standing ». Par conséquent, les populations sont relogées ou recasées à vingt ou trente kilomètres de la capitale, comme à Tamesna ou Ain Aouda. Loin des activités et des réseaux de transports urbains, ces villes sont le reflet de la relégation des bidonvillois à la marge du lieu où s’orchestrait leur ancienne vie. C’est ainsi que la faible prise en compte de l’impact social des opérations de relogement est perceptible.

 

A Salé, de nombreux quartiers d'accueil d'anciens bidonvilles sont construits dans la ville mais ces derniers sont faiblement équipés et constituent, là aussi, des enclaves. Pour cette raison mais aussi pour d'autres telles que les difficultés à couvrir de nouvelles dépenses (eau, électricité, recouvrement des dettes, etc.) et à s'adapter à un mode de vie différent un grand nombre de bidonvilles décide de réutiliser les fonds obtenus pour s'installer de nouveau dans des bidonvilles ou dans des logements clandestins en dur.

Tamesna, « ville nouvelle » et presque déserte, située à 20 km de Rabat dont la construction est assurée par le holding d’aménagement Al Omrane
Tamesna, « ville nouvelle » et presque déserte, située à 20 km de Rabat dont la construction est assurée par le holding d’aménagement Al Omrane

Si les constructions de logements foisonnent ces dernières années à Rabat et à Salé, cela ne signifie en rien que l’on fabrique de l’habitat. Des bidonvilles, l’on transfère les populations dans des « villes bidons ».

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