Forum 2017 - Des nouvelles du Brésil

La gestion partagée des espaces publics de São Paulo

Par Elise Hasard dit Duclos (EUP)

            Sao Paulo, jungle de béton, métropole rythmée par le flux dautomobiles qui parcourt ces immenses artères où le piéton nest pas le bienvenu, ville grise où lespace public rime avec la peur de lautre et ne sert que de lieu de passage. Les représentations associées à lexpérience urbaine mettent souvent en avant le caractère fonctionnel et inacceuillant de cette métropole, loin des référentiels contemporains autour de la ville inclusive. Pourtant, les acteurs et thématiques des débats autour de la production de la ville semblent évoluer. Sao Paulo a vu émerger ces dernières années une forme durbanisme militant. Des collectifs se forment autour de thématiques comme le droit à la ville, la gestion des espaces publics et dénoncent les processus de privatisation. Face à cette mobilisation et au manque de financement local la Mairie a mis en place différents projets de diversification des acteurs de la production de la ville comme les politiques « Adopte une place » et « Parklets ».

 

            Ces deux programmes permettent dintégrer des acteurs privés mais aussi des habitants à la création ou à la gestion despaces publics. Dans le cadre de « Adopte une place », la préfecture transfère pour une durée de 3 ans la manutention dune place, dun parterre, dun parc à une entité privée ou un groupe dhabitants qui se charge de la gestion quotidienne de lespace, mais aussi daméliorations urbaines et paysagères, avec par exemple la récupération ou linstallation de nouveau mobilier. Le programme « Parklets » est inspiré des espaces publics éphémères de San Francisco et consiste en une extension de trottoir grâce à une architecture temporaire occupant une à deux places de stationnement. Dans les deux cas, la rétribution se fait sous la forme dune publicité indirecte avec la possibilité dinstaller de une à dix plaques nominatives (selon la taille de lespace).

Deux exemples de parklets de Sao Paulo. Source : Prefeitura SP    

          Ces deux programmes répondent à deux des problématiques majeures concernant les espaces publics de Sao Paulo : une mauvaise manutention publique des espaces existants et un tissus urbain déjà formé avec peu despace disponible pour lusage piéton. « Adopte une place » offre ainsi une opportunité de revalorisation despaces publics, souvent dégradés, sans coût pour la Mairie. Le programme dinstallation de Parklets permet lui de produire de nouveaux espaces publics, des endroits de rencontres et de repos sur les trottoirs de Sao Paulo qui sont souvent perçus seulement comme des lieux de flux. Cest une politique publique volontariste qui valorise, spatialement mais aussi symboliquement, lusager piéton au détriment de lautomobiliste. Ces deux projets de la Mairie mettent donc au centre la notion despace public en reconnaissant limportance de créer des espaces accueillants, conviviaux pour des usagers qui ont souvent été oubliés dans la croissance urbaine rapide des années 70 de la métropole.

 

            Ce sont aussi deux outils qui réinventent le mode de financement de ces espaces en offrant la possibilité à tout type dacteurs dinvestir dans la ville. Il est important de comprendre quelles sont les logiques majoritaires qui animent les coopérations entre la Mairie et les investisseurs. Bien quouverts aux habitants, les deux programmes comptent pour linstant plus dacteurs privés.

 

            Dans le cadre du projet « Parklets », la plupart des installations se font dans des centralités commerciales locales, généralement par les restaurants ou bars. Ces espaces deviennent ainsi des extensions de terrasse et bien que les entreprises aient lobligation de maintenir le caractère public du parklet, seulement défini par le critère de laccessibilité, on peut sinterroger sur la publicité réelle dun espace de consommation.

 

            Les places sont pour la plupart adoptées dans une logique de valorisation du cadre de vie ou de travail (bien quils existent aussi un type dadoption « bienfaitrice »). Il est intéressant de voir que plus nombreux sont les habitants qui se sont appropriés cet outil à travers des associations de voisins. « Adopte une place » permet ainsi une intégration progressive de la société civile qui sauto-organise (co-gestion) et ne se résume pas à de simples consultations (gestion participative).

Place adoptée par une association de voisins. Source : Praças

         

           La répartition des investissements dans la ville est aussi fondamentale à étudier pour comprendre quels sont les critères qui motivent les investissements. Sao Paulo est une métropole ségréguée, une ville à deux vitesses entre une zone ouest qui concentre les infrastructures urbaines ainsi que les plus hautes catégories socio-professionnelles et une périphérie beaucoup plus pauvre en termes daménités et de revenus des habitants. Une étude des deux programmes à l’échelle de la ville a permis de faire ressortir leur inégale répartition avec une concentration des places et des parklets dans la zone ouest de la ville, en particulier les régions de Pinheiros et Butanta, régions qui concentrent les plus hauts revenus de Sao Paulo. Ainsi, le financement privé ou collaboratif semble ici montrer une de ses limites, puisquil ne se dirige que vers certaines régions, les plus attractives, et non vers les quartiers en réelle carence despaces publics et dinvestissements. On peut ainsi sinterroger sur la valeur de cet engouement pour une ville plus humaine, plus écologique, plus démocratique qui nest produite que pour une partie de la population.

 

            Afin de mieux comprendre les logiques dacteurs derrière ces programmes, je compte approfondir cette enquête avec l’étude de trois terrains : un quartier fermé de la zone ouest de la ville dont les habitants ont adopté tous les espaces publics à travers une entité de gestion, une place dun quartier du vieux centre qui connaît un fort processus de gentrification et de spéculation immobilière et une place adoptée à travers un outil en ligne de gestion collaborative « Praças ».

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