Forum 2017 - Des nouvelles du Caire

Tontines et épargne collective au Caire

Par Marina Najjar (Sciences Po)

 


Le Caire, juillet 2017. Niamat, esthéticienne au Caire, me raconte son expérience avec les gami’at avec enthousiasme. Elle participa à sa première gamia il y a 17 ans, lorsque sa grande sœur l’invita à rejoindre une tontine avec dix autres amis et proches. Depuis, Niamat renouvelle cette action en organisant ses propres tontines, allant de 10 à 20 personnes, avec des membres de la famille, des amis ou bien des collègues. Elle m’explique avec fierté qu’entre temps, ces gami’at lui ont permis d’acheter un appartement pour son fils ainé.  Elle est aujourd’hui en train d’épargner pour l’achat d’un second appartement pour son deuxième fils.

 

 

Niamat, comme beaucoup de personnes en Égypte, a recours à des dispositifs financiers informels pour financer ses projets et achats. Étant donné que seules 7% des Égyptiens détiennent un compte bancaire[1], les citoyens doivent trouver d’autres moyens de financement en dehors de l’aide financière des prêts monétaires apportés par les banques. Dans un contexte d’exclusion et de défiance de l’institution financière à l’égard d’une grande partie de la population égyptienne qui l’empêche d’avoir accès à l’expertise bancaire, s’est développé un dispositif de financement informel. Celui-ci se base surtout sur des normes sociales et des liens de confiance communautaire. Ce « dualisme financier », soit la juxtaposition des secteurs bancaires formels et informels [2], est particulièrement présent dans les pays où les structures économiques et sociales sont hétérogènes et inégalement réparties. Plusieurs moyens de financement informels se développent donc, notamment les tontines, forme d'épargne collective qui reste à l’écart du circuit économique institutionnel. En effet, la tontine est un des outils de financement informel le plus répandu dans les pays où ce dualisme financier persiste, puisqu’elle permet d’acquérir une indépendance financière, tout en tissant des liens de confiance entre les membres participant à cette tontine. Les tontines peuvent donc être considérées comme un outil économique et financier aussi bien qu’un système social qui permet de consolider le pouvoir et d’émanciper les catégories marginalisées, dont les femmes.


Les gamia’t en Égypte

 « Si quelqu’un mettait en cause sa réputation, elle lui enfoncerait les doigts dans les yeux ! Mille hommes étaient prêts à [l’épouser], d’autant plus que maintenant elle gagnait bien sa vie, elle participait à une tontine et elle économisait pour se constituer un trousseau. »

Alaa Al Aswani, L’immeuble Yacoubian (p.62)

 

Les tontines ont depuis longtemps joué un rôle social et économique important en Égypte, si bien qu’elles ont intégré la littérature égyptienne. Dans le passage précédent extrait de « L’immeuble Yacoubian » de Alaa Al Awani, le narrateur mentionne le phénomène des tontines auquel l’un des personnages se serait intégré. Sa participation à une tontine est ici représentée comme un symbole de réussite économique qui mènerait ensuite à une réussite sociale, comme l’accès au mariage.

 

Ces tontines, qui sont connues sous le nom de « gamia » en Égypte, sont un moyen d’épargne collective informelle. En effet, le mot « gamia », dont la racine vient de « gam’ », renvoie au « rassemblement » ou « assemblage » en arabe. C’est précisément sur ces principes de rassemblement et d’unité que sont fondées les gamia’t. Celles-ci sont formées d’un nombre de personnes qui décident de mettre en commun leur épargne mensuelle pour la constitution d’une caisse d’épargne rotative informelle. Selon F. Bouman, qui créa le nom « Associations rotatives d'épargne et de crédit » (AREC) en 1977, « les tontines sont des associations regroupant des membres d'un clan, d'une famille, des voisins ou des particuliers, qui décident de mettre en commun des biens ou des services au bénéfice de tout un chacun, et cela à tour de rôle ».[3]



[3] F. BOUMAN, “Indigenous Savings and Credit Societies in the Third World: A Message,” Savings and Development, (1977)

« Consensus », Bec Young
« Consensus », Bec Young

Retour historique sur l'institution des tontines

Bien qu’on ne connaisse pas précisément l’origine des tontines ni la date exacte de leur création, on observe que ce phénomène existe aujourd’hui à travers l’Afrique, l’Asie et l’Amérique du Sud. Des tontines non monétaires (une forme de troc) auraient également existé en Europe. En France, par exemple, les paysans s’entraidaient en travaillant chacun à leur tour dans le champ de l’autre.[4] Selon certains auteurs, l’existence des tontines en Asie remonterait au 2e siècle, alors que la première apparition des tontines en Afrique se situe au début du 19e siècle.[5] De par le fait qu’elles sont informelles et donc non codifiées, celles-ci existent sous une multiplicité de formes et sont connues sous différents noms dans chaque pays. On compte environ une quarantaine de pays en Afrique qui pratiquent ce moyen d’épargne.

 

En Égypte, l’origine précise des gamia’t reste incertaine, mais elles sont généralement considérées comme étant une tradition qui existe depuis plusieurs générations. Elles auraient commencé dans les zones rurales comme moyen d’épargne pour les fellahines (paysans), puis la pratique s’est peu à peu diffusée aux zones urbaines. D’autres estiment que ce phénomène se serait surtout développé lors du mouvement anticolonial comme moyen politique d’assurer l’indépendance financière face au système financier colonial. [6]



[4] M. LELART, Les circuits parallèles de financement: état de la question, (1990)

[5] W.R. BASCOM, “The Esusu: a credit institution of the Yoruba,” (1952)

[6] J. BIRCHALL, The international co-operative movement, p.133 (1997)


Comment fonctionnent les gamia't ?

Puisque les gami’at sont indépendante de l’intervention des banques ou du gouvernement, cette économie informelle se traduit par la fluidité et la malléabilité du mode de fonctionnement des gami’at. En effet, celles-ci s’adaptent aux nécessités de chaque groupe pour accommoder les membres de la tontine. Cependant, certaines caractéristiques se dégagent de la pratique des gamia’t en Égypte.

 

·      Le nombre de participants à une tontine se trouve en règle générale entre 5 et 20 personnes. Celle-ci peut être plus large, mais ne dépasse pas plus de 30 personnes puisque cela compliquerait l’organisation de la tontine et étendrait l’attente de la dernière personne à toucher la somme épargnée.

·      La tontine est formée par des membres qui se connaissent déjà au préalable, soit par des liens familiaux, d’amitié, ou de travail.

·      Elle peut être mixte, hommes et femmes, mais elle est généralement organisée par des femmes.

·      La somme versée par chaque membre varie selon les moyens des groupes de chaque tontine.

·      La tontine est organisée pour un cycle, au cours duquel chaque membre verse un montant défini au début de chaque mois. La somme totale est distribuée à un membre, chacun leur tour. La première à recevoir l’argent est décidée par le degré de besoin immédiat.

·      Le cycle tontinier se termine lorsque chaque membre aurait touché à sa part de l’épargne. Le cycle peut être renouvelé, selon un consensus, mais reste ouvert à des changements (nombre des membres, etc.).

·      L’argent récolté est utilisé pour des projets à but personnel ou familial.

 

Les gami’at sont régies par des liens de confiance entre les membres. D’une part, ils se connaissent, d’autre part la pression sociale est un enjeu majeur qui agit comme gage de sécurité.

 

« Nous prenons les gami’at très au sérieux. Même si quelqu’un n’a pas assez d’argent pour payer l’essence pour sa voiture, il en garde tout de même assez pour honorer son engagement au sein de la gamia  », m’explique Gamal Zakaria, un chauffeur professionnel travaillant dans le privé.  

 

Dans le cas où une personne ne verse pas son argent à temps, celle qui organise la gamia a le droit de la remplacer et de ne plus l’inclure dans cette activité.

 

Le caractère unique des gami’at est leur capacité de transformer l’épargne, qui est en général une action personnelle, en activité collective. Cet aspect collectif donne à chaque membre un sentiment de devoir envers l’autre, ce qui pousse chaque membre à épargner, sans compter le renforcement du lien social entre les membres d’une tontine.

 

Cependant, certains désavantages sont à remarquer dans cette formule qu’est la gamia. En effet, le système de rotation défavorise la dernière personne à recevoir l’argent dans le cas d’une forte inflation, comme c’est le cas aujourd’hui en Égypte. En effet, le taux d’inflation de la livre égyptienne s’élève actuellement à 29.8% et devrait potentiellement  atteindre les  34.20%  fin de 2017. [7] Cela entraine une diminution de la valeur de l’argent au cours du cycle tontinier, entrainant une perte négative pour la personne à qui est remise l’argent en dernier lieu.

 

 


[7] https://tradingeconomics.com/egypt/inflation-cpi/forecast    

 

 


À quoi servent les gamia't ?

En grande majorité, les gami’at permettent de financer des achats personnels, comme des appareils électroménagers, un appartement ou une voiture par exemple. Elles sont surtout utilisées lorsqu’une personne a besoin d’emprunter une grande somme d’argent immédiatement sans devoir payer un taux d’intérêt pour le rembourser. Les projets entrepris avec l’argent récolté de la gamia reste donc à une petite échelle, pour un usage personnel ou familial.

 

Cependant, ces mécanismes d’épargne collective deviennent peu à peu un modèle de financement à plus grande échelle.  En tant que phénomène répandu, ancré dans les traditions et normes sociales en Égypte, les gami’at deviennent une base sur laquelle un modèle de financement formel peut se développer. En effet, certaines organisations utilisent ces outils comme point de départ pour l’inclusion financière. Des organisations comme Care International, dans le cadre de leur programme « Banking on Change », se basent sur les gami’at pour aider les femmes à démarrer leur propre entreprise. Sans se charger de l’apport financier, elles offrent une expertise financière et un encadrement approprié par le biais d’une formation sur le terrain.

 

Le programme repose sur la méthode de « Village and Loan Savings » (VLS), forme de gamia où « l’épargne est collectée dans un fond de crédit qui leur permet d’emprunter des sommes qu’ils remboursent et auxquelles sont ajoutés des frais. »[8] Le VLS est donc une méthode intermédiaire entre la gamia et la microfinance.

 

« Banking on change was the first partnership between a global bank and international NGOs to successfully link informal savings groups to the formal banking sector.»[9]

 

Plusieurs types de projets sont mis en place à travers la méthode VLS avec l’aide de Care international. Selon Marwa Saleh, Initiative Manager à Care International, un des projets les plus réussis a été la mise en place d’une entreprise à Minya par un groupe de femmes qui achètent de la volaille, poulets et canards, pour les élever pendant 2 mois et ensuite les vendre. L’argent récolté est ensuite utilisé pour reprendre le même cycle : achat, élevage et vente en réalisant un gain.



[8] SEEP Network, VLS Program Guide
http://www.seepnetwork.org/filebin/pdf/savings_led_working_group/

[9] Barclays, Banking for Change Leaflet

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